62 % des parents affichent leur méfiance : pour eux, les influenceurs, ces stars du numérique, ne sont pas les porteurs de valeurs attendus pour la jeunesse. Pourtant, une immense majorité d’adolescents suit au moins l’une de ces figures sur les réseaux sociaux. Ce décalage, mis en lumière par une enquête européenne, révèle une autre réalité : à peine une minorité d’influenceurs respecte la transparence exigée pour les contenus sponsorisés.
Les messages d’alerte se multiplient du côté des autorités, mais les campagnes de sensibilisation peinent à toucher leur cible. L’écart se creuse entre le quotidien vécu par les adolescents et les discours institutionnels sur les risques du numérique.
Quand les influenceurs façonnent la jeunesse : comprendre un phénomène de société
Instagram, YouTube, TikTok : ces plateformes ont bouleversé les règles du jeu. Les réseaux sociaux dictent leurs codes, modifient le rapport à la célébrité, réinventent la façon dont les jeunes consomment et s’informent. L’influenceur, figure devenue centrale, modèle les envies, suggère des modes de vie, influence les achats. Son impact s’étend bien au-delà du cercle privé, remodelant l’espace public et ébranlant les repères habituels.
La recette est limpide : des marques sponsorisent des créateurs de contenus, qui partagent leur quotidien, testent des produits, participent à des événements comme le Z Event ou le Téléthon. Le marketing d’influence s’est insinué dans chaque recoin, jusqu’à s’inviter dans la sphère politique : qui a oublié la vidéo très médiatisée où MacFly et Carlito reçoivent le président Emmanuel Macron ? Certains, comme Swan & Neo ou Stella et Suzie, sont à peine sortis de l’enfance et rassemblent déjà des communautés gigantesques, capables de faire émerger ou disparaître une tendance en une poignée d’heures.
Voici ce que ces influenceurs pèsent dans la balance :
- Influence sur les opinions et les comportements
- Mise en avant constante de la vie privée
- Dépendance accrue à la validation sociale
Mais tout n’est pas si lisse. L’exposition permanente, la pression des abonnés, la frontière floue entre publicité et spontanéité : la famille influenceuse partage tout, jusqu’à l’intimité. Les adolescents grandissent ainsi dans un décor où la réalité et la mise en scène fusionnent. Cette influence façonne non seulement les comportements, mais aussi les rêves et les ambitions, jusqu’à remettre en question la notion même de modèle.
Peut-on vraiment parler de modèles pour les jeunes ?
Les influenceurs captent l’attention, fascinent, séduisent une jeunesse avide de repères. Mais peut-on pour autant dire qu’ils incarnent un modèle pour la jeunesse ? L’exposition continue des enfants influenceurs, à l’image de Piper Rockelle, dont la vie s’étale jusqu’aux séries Netflix, interroge sur la notion de repère.
La frontière est ténue entre inspiration et désenchantement. Certains créateurs abordent des sujets de fond, prennent position pour la santé mentale ou l’environnement. Mais d’autres alimentent la comparaison, la quête de likes, la pression sur l’apparence physique et l’estime de soi. Les études convergent : l’omniprésence des réseaux chez les jeunes renforce l’insécurité et la crainte de l’isolement. Le plus souvent, l’influenceur ne propose ni parcours exemplaire, ni recul sur sa propre exposition.
Pour mieux comprendre l’impact sur les jeunes, observons les mécanismes à l’œuvre :
- Les followers reproduisent sans filtre des attitudes, sans toujours percevoir la part de scénarisation ou d’intérêt commercial.
- La séparation entre espace privé et espace public s’estompe, exposant l’intime à tous les regards.
- La recherche de validation en ligne prend parfois le pas sur la construction personnelle.
Être un modèle suppose d’inspirer, de guider, de transmettre certaines valeurs. Or, la logique dominante reste celle de l’algorithme : viralité, omniprésence, rendement. Tiago Tanti, Piper Rockelle, Swan & Neo incarnent moins des exemples à suivre qu’ils ne traduisent la puissance d’un système où l’identité se confond avec la performance numérique.
Entre inspiration et dérives : les risques à connaître pour les parents
Impossible de passer à côté du sharenting : de plus en plus de parents, eux-mêmes influenceurs parfois, diffusent largement l’image et le quotidien de leurs enfants sur Instagram, YouTube ou TikTok. L’intention affichée se veut positive, l’idée est de partager, de fédérer une communauté. Mais cette exposition quasi permanente expose les mineurs à de multiples risques : atteinte à la vie privée, exploitation commerciale, pression psychique, la liste ne cesse de s’allonger.
L’utilisation de l’image des enfants à des fins publicitaires ou dans des collaborations sponsorisées soulève une question de taille : où s’arrête le partage familial et où commence l’exploitation ? La loi du 19 février 2024 vient renforcer le droit à l’image des mineurs, imposant un consentement éclairé et la vigilance parentale. L’argent généré par l’enfant influenceur doit être sécurisé sur un compte à la Caisse des Dépôts, inaccessible avant la majorité. Quant à la diffusion rémunérée, elle nécessite désormais une autorisation administrative, selon la loi du 19 octobre 2020, pour garantir la protection des mineurs.
Certains parents ont franchi la limite, poussés par la promesse d’un gain rapide, la pression des audiences ou l’ignorance des risques futurs. Les dérives existent : pratiques commerciales abusives, promotion de dropshipping, signalements judiciaires pour exploitation. Le CSA et la CNIL interviennent pour réguler et sanctionner. Dans ce contexte, chaque étape appelle à la vigilance.
Développer l’esprit critique face à l’influence numérique : pistes et conseils
Les jeunes sont confrontés à une avalanche de contenus sur les réseaux sociaux, souvent stéréotypés, parfois inaccessibles. Distinguer le vrai du faux, le contenu authentique de la publicité déguisée, n’a rien d’évident. Le rôle des parents et des enseignants n’a jamais été aussi déterminant. Il s’agit d’ouvrir la discussion, sans détour, sur le fonctionnement des réseaux sociaux, la façon dont les influenceurs sont rémunérés, et la sélection des contenus qui s’affichent sur les écrans.
Voici quelques leviers concrets pour encourager l’analyse et la prise de recul :
- Observer avec les jeunes comment un influenceur façonne son image, collabore avec une marque ou diffuse du contenu sponsorisé.
- Inciter à vérifier les sources, à questionner les affirmations, à repérer les publicités déguisées.
- Utiliser des outils comme la charte Kid’influenceurs, lancée par le FJP et Hasbro France, qui propose un cadre de bonnes pratiques pour protéger les enfants sur les plateformes sociales.
Les créateurs de contenu ont aussi leur part de responsabilité. L’ARPP fixe des règles pour encadrer les partenariats entre marques et influenceurs, avec un objectif : renforcer la transparence. L’agence Made in, menée par Sophie Benarab, accompagne les parents influenceurs, les informe sur les droits des mineurs et aide à éviter les erreurs de parcours.
Favoriser des lieux d’échange, multiplier les débats, prendre le temps d’analyser : l’esprit critique s’affûte grâce à la confrontation des points de vue et à la durée. Il ne s’agit pas de diaboliser les réseaux sociaux, mais de former des jeunes capables de décoder, de questionner, de refuser la facilité.
À la croisée des écrans et du réel, la jeunesse ne manque pas de repères : elle en réinvente chaque jour. Reste à savoir qui, demain, saura encore distinguer le reflet de la vitrine de l’éclat d’une conviction.


